Sixième extinction des espèces : inquantifiable rime-t-il avec fiable ? (Lettre écologique n°8)

par 1-02-2019Ecologie

La planète connaîtrait en ce moment une sixième extinction massive des espèces. Comme souvent en écologie, la peur est vendeuse. Chacun y va de ses chiffres, plus alarmants les uns que les autres. Mais au fait, comment la biodiversité est-elle mesurée ?

« Une sauce immonde ». C’est ainsi que Christian Lévêque, de l’Académie d’agriculture de France, qualifie le concept de sixième extinction des espèces. Selon lui, les médias et gouvernants ont tort d’utiliser ces mots. Se préoccuper de la biodiversité est louable. Reste à savoir de quelle manière mesurer, évaluer et éventuellement prévoir. C’est là que le bât pourrait blesser.

Pour définir ses politiques environnementales, l’ONU s’appuie notamment sur le suivi de « limites planétaires », initialement définies dans Nature1 en 2009, et actualisées dans Science2 en 2015. Cette dernière étude retient trois indicateurs pour la biodiversité planétaire : PSV, taux d’extinction et BII (cf. page 3).

Pendant plus de cent ans, le Petaurus gracilis fut considéré comme éteint. Mais de nouveaux spécimens de cette espèce furent découverts en 1989.

« Importantes lacunes »

Par ailleurs, la bibliographie scientifique sur le sujet propose de nombreuses études de grand intérêt. Mais ces recherches concernent des espaces réduits, et non l’échelle planétaire. Parler de phénomènes massifs ou mondiaux n’a alors guère de sens. C’est d’ailleurs ce que reconnaît l’IPBES, organisme mondial de référence sur le sujet : « Il existe d’importantes lacunes dans les données disponibles pour construire et tester les scénarios et les modèles, et des obstacles de taille continuent de s’opposer au partage des données3. »

À partir des données observées, il est, en théorie, possible de définir une structure de modèle. Force est de constater qu’en matière de biodiversité, la tâche est ardue. Aucune des lois d’analyse existantes (modèle de Lévins, loi aire-espèces ou spirale d’extinction) ne revendique la possibilité d’être retenue pour structurer des modèles planétaires. Leur éventuelle utilisation entraîne bien des déconvenues dans l’évaluation d’une biodiver- sité mondiale.

Suivez le guide ?

L’IPBES annonce depuis longtemps la publication prochaine d’un « catalogue d’outils et de méthodes4 » pour appuyer les décisions publiques. Ce projet est tou- jours d’actualité dans les récents budgets5 de l’IPBES, mais n’a pas encore abouti. Dès lors, l’IPBES reconnaît que « les scénarios actuellement disponibles, y compris ceux qui ont été élaborés dans le cadre de précédentes évaluations mondiales, ne répondent pas pleinement aux besoins de l’IPBES en matière d’évaluation, faute d’une prise en considération complète des facteurs de changement pertinents, des objectifs visés et des choix d’intervention possibles aux échelles spatiales et temporelles voulues6. »

Les modèles reposent forcément sur des hypothèses simplificatrices. Par exemple, l’analyse de la concurrence des espèces en écologie : il faut formuler des hypothèses d’assemblage des communautés. Mais leur nombre devient rapidement très élevé. Pour espèces, ce sont 2n assemblages possibles.

L’IPBES en plein doute

Comparer les résultats observés avec les prévisions ? Ce devrait être simple. Pourtant, l’IPBES s’avoue elle-même vaincue : « Si de nombreuses études mentionnent les forces et les faiblesses de leurs scénarios ou de leurs méthodes de modélisation, la plupart ne fournissent aucune évaluation critique de la solidité de leurs conclusions en comparant leurs projections à des séries de données pleinement indépendantes (c’est-à-dire des données qui n’auraient pas servi à construire ou calibrer des modèles) ou à d’autres types de scénarios ou de modèles. Ceci réduit considérablement la confiance que les décideurs peuvent et doivent avoir dans les projections issues des scénarios et des modèles7. »

Il est bon de chercher à analyser, à quantifier. Et il est sain d’admettre que la biodiversité est une probléma- tique complexe, essentiellement locale, qui nous échappe tant les critères d’évaluation sont aujourd’hui insatisfaisants face à la… diversité des situations.

1. Johan Rockström et al., « Planetary Boundaries: Exploring the Safe Operating Space for Humanity », Nature, 2009.
2. Will Steffen et al., « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet », Science, 2015.
3. IPBES/4/4 (2016), Principale Conclusion 3.5 (p. 15).
4. IPBES/2/17 (2013), Annexe I, partie II, Objectif 4 (p. 62).
5. IPBES/6/15 (2018), Annexe, Décision IPBES-6/1, partie VII (p. 22).
6. IPBES/4/4 (2016), Principale conclusion 3.1 (p. 13).
7. IPBES/4/4 (2016), Principale conclusion 3.4 (p. 15).

Autres publications

Stanislas de Larminat
Ingénieur agronome et auteur de nombreux ouvrages et articles sur les questions d'écologie. Auteur de « Climat, et si la vérité nous rendait libre » (Ed. TerraMare), Administrateur de l’Institut Ethique et Politique.