Repousser ses « limites », ou assumer sa « vulnérabilité » ? (Lettre écologique n°3)

par 1-11-2017Ecologie

Le thème des « limites » est abondamment repris dans les milieux sensibles à l’écologie. Or, le conseil pontifical « Cor unum » dit à propos de la Faim dans le Monde que « l’amour qui vient demeurer dans le cœur de l’homme, lui permet de dépasser ses limites et d’agir dans le monde en créant des structures du bien commun ». Ne serait-ce donc pas nos vulnérabilités qu’il faudrait assumer plutôt que des limites que « Cor unum » nous appelle à dépasser?

Au plan scientifique, la revue Sciences express a publié le 15 janvier 2015, un texte intitulé : « Planetary Boundaries: Guiding human development on a changing planet ». Dix neuf auteurs y analysent neuf critères justifiant, selon eux, des entraves à l’activité humaine sous forme de « limites planétaires« . J. Rockström, un des co-auteurs, a présenté les conclusions au « forum économique mondial » de Davos, les 21-24 janvier 2015. Le but était de convaincre les principaux dirigeants de la planète de l’urgence de mesures de décroissance puisque, selon un des auteurs, « la civilisation a dépassé quatre des neuf [soi-disant] limites planétaires« . L’étude précise de ce document montre pourtant bien des faiblesses dans les sources et fondements scientifiques. Cette lettre évoque, à titre d’exemple, la controverse existant autour d’une de ces 9 thématiques, celle de l’acidification des océans.

Au plan politique, Jeffrey Sachs, Directeur du Réseau des Solutions pour le Développement Durable des Nations Unies (SDSN), a lui aussi développé cette thématique. Il a été nommé par l’ONU facilitateur du fameux « Open Working Group » (OWG) qui a rédigé le texte des 17 Objectifs du développement durable (ODD) pour les années 2015-2030, adoptés en 2015 par l’ONU. Jeffrey Sachs avait proposé sa propre version des ODD dans un rapport remis le 22 mai 2014 à Ban ki Moon qui appelait à « promouvoir la croissance économique et le travail décent dans les limites planétaires,… [et à] …promouvoir la réduction rapide de la fécondité au niveau de remplacement ou en dessous » (cible 2.c, page 43).

Jeffrey Sachs fournissait comme argument qu’« un taux de fécondité élevé contribue au taux global de croissance de la population, réduit le taux de croissance du revenu par habitant, et ralentit considérablement l’éradication de l’extrême pauvreté. La forte croissance démographique peut imposer des pressions impossibles à gérer sur le milieu naturel ». L’éradication de la pauvreté que réclame l’Organisation des Nations Unies a-t-elle un sens si le prix en est d’abdiquer la liberté pour une famille d’avoir des enfants ?

Au plan sociétal, la génération des Trente glorieuses a parié sur un « progrès illimité » fondé sur le « tout économique » et le « tout scientifique ». La génération qui a suivi, sous-estime parfois les bienfaits apportés par l’économie et la science. Elle se focalise sur les limites des grandes entreprises et des services publics, dont on ne peut espérer qu’elles apportent un emploi stable à toute la population, sur la persistance de la pauvreté et sur les limites de la générosité et de la solidarité.

Certains sociologues font ainsi l’éloge de la précarité, du « small is beautiful », qui poussent pourtant parfois à la recherche de gains économiques rapides en s’affranchissant de toute limite morale comme le démontrent certaines entreprises de la Silicon Valley.

Au plan philosophique et théologique, Jésus a souvent rappelé qu’il n’était pas Jean-Baptiste et qu’il y avait en quelque sorte un temps pour le jeûne et un temps pour la « gloutonnerie ». Il renvoie dos à dos ceux qui critiquent l’un comme ceux qui critiquent l’autre : « La sagesse de Dieu se révèle juste à travers ce qu’elle fait » (Mt 11, 18-19).

L’enseignement chrétien nous pousse à chercher des solutions non pas systématiques et contraignantes de l’extérieur, mais fondées sur la liberté et la responsabilité intérieures. Le bien commun progresse lorsque chacun fait l’expérience du pardon et de l’amour absolu de Dieu donnés aux hommes à cause de leurs vulnérabilités. Saint Paul parle d’une écharde qu’il ressent dans sa chair qui le fait perpétuellement souffrir. Il comprend que cette écharde lui rappelle « sa faiblesse », non pour limiter son action, mais pour laisser Dieu donner en lui toute « la mesure de sa puissance » (2 Co 12,7). Repousser ses limites : oui, tout en s’interdisant de rêver de toute puissance, et ainsi devenir l’instrument de la toute-puissance divine qui nous conduit là où aucun homme ne peut aller !

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